Cet article reprend les éléments principaux de la publication intitulée “LA RECONVERSION PROFESSIONNELLE VOLONTAIRE : UNE EXPÉRIENCE DE CONVERSION DE SOI” rédigée par Catherine NÉGRONI du Laboratoire CLERSE (Centre Lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques). L’auteur a mené une étude avec entretiens sur les reconversions professionnelles volontaires, qui résultent donc d’un choix et ne sont pas subies.

La reconversion est envisagée comme une expérience de subjectivation où le sujet va à la rencontre de soi.

Cette transition de vie constitue alors un turning point qui sera vécu dans une dimension intersubjective: une rupture de trajectoire professionnelle sera l’occasion de questionner son rapport au travail, aux autres, au monde. On peut alors voir apparaître également des ruptures relationnelles car la reconversion est un processus qui engage la personne tout entière dans ses différentes dimensions. C’est ainsi qu’il est possible de donner sens aux événements qui surviennent tout au long du processus de reconversion, à l’aune de ce qu’on souhaite désormais constituer comme environnement personnel et professionnel.

processus de reconversion

Cela nécessite bien entendu de repenser sa trajectoire: relire son histoire, (re)trouver le sens de sa vie. Une remise en question qui survient la plupart duart du temps après avoir expérimenté un mal être au travail se traduisant par un désinvestissement progressif menant à une aversion véritable pour le métier initial.

L’auteur insiste bien sur la période de doute tout à fait normale qui s’envahiet alors de la personne, qui ne supporte plus l’idée de continuer à exercer ce travail, et qui doit alors chercher en elle les raisons pour lesquelles ce la ne fonctionne plus comme avant.

La réussite du projet de reconversion tient à ce qu’il corresponde vraiment à la projection de soi dans le futur. Cela prend réellement du temps pour mettre en place cette réflexion: il faut maturer le projet, entre stratégie, action et réflexion.

Les reconversions identifiées relèvent de 4 types: reconversion promotion, reconversion stabilisation, reconversion équilibre, reconversion passion.

Cette dernière reflète la recherche d’accomplissement de soi. Il me semble qu’il est d’autant plus prégnant chez les enseignants, que ceux-ci sont déjà issus d’un métier fortement par sa portée “vocation”. Notons également la forte incitation de la société actuelle à “se trouver soi” et donc à s’inscrire dans une trajectoire professionnelle offrant une vision d’accomplissement la plus large possible.

Se reconvertir exige de se perdre d’abord pour enfin se retrouver: temps de latencedurant lequel il convient de prendre du recul, de faire le bilan. Les personnes interrogées lors de l’étude décrivent bien ces deux temps: une première phase où elles se sentent perdues, loin d’elles-mêmes, puis une autre qui va leur faire ressentir qu’elles sont arrivées à se rapprocher de leur véritable « moi » et et où le changement identitaire est clairement ressenti.

processus de reconversion

Catherine Négroni revient sur la nécessité d’anticiper le projet de reconversion et le temps nécessaire à cela: il est en effet important de pouvoir se relier à nouveau à ses rêves passés, ses idéaux abandonnés, qui sont alors autant de possibilités à exploiter. Parfois apparaît alors une vocation contrée qui demande à s’exprimer enfin grâce au projet de reconversion. Ou bien une reprise d’études qui sera alors envisagée comme la porte de sortie vers un autre métier exigeant de nouvelles compétences, là encore parfois une manière de rattraper un premier parcours scolaire non satisfaisant parce qu’influencé par les valeurs parentales ou les injonctions sociétales.

J’aime particulièrement la métaphore du réveil qui a été souvent évoquée dans les entretiens menés, ainsi que celle du retour aux sources pour se relier à un fil déjà présent à un moment de sa vie mais qu’on n’a pas pu dérouler entitèrement: rêve d’enfant ou passion non assouvie professionnellement, talent détecté mais non exploité.

Il en résulte que le processus de reconversion réussi constitue un repositionnement global de l’individu : soi par rapport à soi-même, soi par rapport aux autres, soi par rapport au monde.

Choix de vie consciemment assumé tant dans la vision du sens du nouveau travail que dans l’identité professionnelle qu’il va conférer… Ainsi, certaines vocations tardives sont parfois perçues négativement par l’entourage alors qu’elles répondent parfaitement aux besoins et talents de ceux qui souhaitent les réveiller.

Il permet d’agir sur son parcours de vie, de redéfinir sa biographie.

processus de reconversion

Je ne peux m’empêcher de penser à la situation des enseignants à la lecture du parcours d’Alice, une des participantes ainsi interrogée: « La rupture, est-ce que c’est une manière de reprendre les choses en main? » « Peut-être, j’étais quelqu’un qui ne prenait rien en main, j’étais assez docile, je me laissais vivre, il y avait quelqu’un qui décidait pour moi; or je n’étais pas comme ça avant ».

J’y vois un parallèle assez flagrant avec le vécu des enseignants, soumis aux directives, aux mutations, et qui peuvent assez vite perdre le fil de leurs aspirations en étant aspirés par un système sclérosant. La docilité évoquée par Alice n’est pas innée chez elle: elle s’est enfoncée malgré elle dans une certaine passivité, alors qu’elle ne se reconnaissait pas dans ce trait de caractère. Je m’y retrouve moi-même: il était certes plutôt confortable de « fonctionner » pour l’Etat, attendant qu’on me dise où aller et à qui enseigner… les initiatives ne sont pas encouragées dans l’Education Nationale, et difficiles à prendre si on s’enlise trop longtemps.

Se reprendre en main intervient souvent lorsque le malaise a surgi, et nous pousse à trouver les ressources en nous pour nous extraire d’une situation professionnelle douloureuse ou non satisfaisante: l’auteur voit même dans le projet de reconversion une dimension thérapeutique qui offre “un ancrage affectif ou personnel important au-delà du projet lui-même. »

Réussir sa reconversion passe donc sans doute en premier lieu par accepter de prendre le temps de se rencontrer à nouveau, de faire le point, et de redéfinir son parcours de vie.